Il y a quelque chose de particulier dans la manière dont on parle des hommes aujourd’hui. On dit qu’ils doivent être forts, mais sensibles. Solides, mais ouverts. Présents, mais jamais trop. On leur demande d’être des piliers, tout en leur reprochant d’être rigides. On leur demande de parler, mais quand ils le font, on les accuse de se plaindre. Et au milieu de tout ça, il y a un silence. Un long silence. Celui qu’on impose aux hommes dès qu’ils essaient d’être vulnérables.
Je l’ai remarqué, pas juste chez moi, mais chez presque tous les gars que j’ai connus. Cette manière de ravaler, de minimiser, de faire comme si. On parle rarement de nos peurs, encore moins de nos blessures. Pas parce qu’on ne veut pas, mais parce qu’on sait exactement comment ça finit : par une phrase qui coupe court. « Arrête de dramatiser. » « T’es un homme, non ? » « D’autres ont vécu pire. »
Alors on se tait. Et le monde continue comme si de rien n’était.
Un monde qui ne veut plus entendre
Le problème aujourd’hui, ce n’est pas que les hommes ne parlent pas. C’est que personne ne veut vraiment écouter ce qu’ils ont à dire. Dans un monde saturé d’opinions, de revendications, de luttes, la souffrance masculine est devenue presque gênante. Comme si reconnaître qu’un homme peut être épuisé, perdu, brisé, allait déséquilibrer quelque chose.
On préfère les clichés. L’homme qui “tient le fort”. Celui qui ne pleure pas. Celui qui encaisse. Celui qui continue même quand tout s’écroule autour. Et si un homme ose dire qu’il n’en peut plus, qu’il est triste, qu’il se sent seul, on le regarde comme s’il trahissait son rôle. Comme s’il ne faisait pas l’effort requis pour mériter de l’écoute.
C’est peut-être ça qui fait le plus mal : sentir qu’on doit être au bord du gouffre pour que quelqu’un tende enfin l’oreille. Et encore… même là, ce n’est pas garanti.
Le poids du masque
Les hommes ne sont pas nés silencieux. On les a construits comme ça. En leur répétant qu’un vrai gars ne craque pas. Que montrer sa peine, c’est manquer de courage. Que demander de l’aide, c’est une faiblesse.
On apprend à serrer les dents dès l’enfance. À répondre “ça va” même quand ça ne va pas du tout. À faire semblant d’être solide pour ne pas déranger. Et à force, ça devient un réflexe. Une sorte d’automatisme. On porte un masque tellement longtemps qu’on finit par croire que c’est notre visage.
Mais le corps, lui, sait. Il garde les traces. Les nuits sans sommeil. La colère rentrée. Les peurs étouffées. Et un jour, ça ressort, d’une manière ou d’une autre. Dans le silence, dans la fatigue, dans l’amertume. Dans ce regard vide que beaucoup d’hommes traînent sans même s’en rendre compte.
Les confidences qui restent coincées
Je me suis déjà assis devant quelqu’un, prêt à parler, vraiment parler. À dire ce que je gardais en dedans depuis trop longtemps. Et juste avant d’ouvrir la bouche, je me suis ravisé. Pourquoi ? Parce que je savais que ça n’irait nulle part. Que ça allait finir en banalités. En conseils inutiles. En jugements déguisés en bienveillance. Alors j’ai dit : « Non, laisse faire. C’est rien. »
Ceux qui vivent ça savent exactement de quoi je parle. Cette incapacité à se laisser aller parce qu’on sait que l’autre ne comprendra pas. Ou ne voudra pas comprendre. Parfois même, qu’il ne peut pas comprendre. Parce que le monde, aujourd’hui, ne prend plus le temps de s’asseoir devant la douleur d’un homme.
Parler pour ne pas sombrer
Le pire, ce n’est pas de ne pas être entendu. C’est de finir par croire que ça ne sert à rien d’essayer. De se dire qu’on est fait pour porter ça seul. Que c’est notre rôle. Notre destin. Notre croix.
Mais personne n’est fait pour tout porter seul. Personne. Et je parle ici de la vraie fatigue, pas de la simple lassitude. Je parle de ce poids qui s’accumule année après année, jusqu’à ce qu’on ne sache plus si on est triste, fatigué, ou juste vide.
Les hommes ont besoin de parler. Pas pour se plaindre. Pas pour réclamer. Mais pour survivre. Pour ne pas s’éteindre de l’intérieur. Pour ne pas devenir ces silhouettes qu’on croise dans la rue avec un regard qui ne s’arrête plus sur rien.
Qui écoute encore ?
Je ne crois pas que les hommes demandent grand-chose. Juste un espace. Un endroit où ils n’ont pas à jouer au héros, où ils peuvent être ce qu’ils sont, sans honte, sans jugement. Un endroit où on ne leur demande pas de performance émotionnelle, mais juste d’exister.
Peut-être que c’est ça, finalement, le problème : dans un monde qui crie de partout, il n’y a plus de place pour les voix basses. Celles qui tremblent un peu. Celles qui ne veulent pas convaincre, juste se dire.
Et c’est dommage. Parce que derrière ces voix-là se cachent des histoires qu’on gagnerait à entendre. Des hommes qui ne demandent pas d’être sauvés, juste d’être considérés.
Un espace, même petit
J’ai longtemps cru que je devais tout garder en dedans. Que c’était plus simple. Que ça évitait les complications. Mais rester silencieux, c’est se condamner. Parfois, parler, c’est juste se donner une chance. Une minuscule chance de respirer un peu mieux.
Alors je parle ici. Pas pour me plaindre. Pas pour qu’on me prenne en pitié. Juste pour laisser sortir un peu de ce que je garde depuis trop longtemps. Parce qu’au fond, je crois que beaucoup d’hommes vivent pareil. On n’est peut-être pas entendus ailleurs, mais ici, au moins, on existe.
– Un homme ordinaire