J’ai passé des années à dire “ça va”. Par réflexe. Par automatisme. Par peur aussi, peut-être. Parce que quand tu dis que ça ne va pas, les gens te regardent avec ce malaise dans les yeux, ce petit recul comme si ta douleur était contagieuse. Alors tu simplifies. Tu mens. Tu dis “ça va”. Et tout le monde est soulagé.
Se taire, c’est plus simple
J’ai appris à me taire très jeune. Pas parce qu’on m’a dit de le faire, mais parce que j’ai compris que ça dérangeait. Quand tu dis que tu vas mal, les gens cherchent des solutions, des phrases toutes faites, des raccourcis vers le mieux. Mais parfois, il n’y a pas de solution. Juste une fatigue, un vide, un nœud dans la poitrine qui ne se défait pas. Alors tu te tais. Parce que c’est plus simple que d’expliquer ce que même toi, tu ne comprends plus.
Le silence, au début, c’est un refuge. Tu t’y caches pour te protéger. Tu t’y sens à l’abri, comme sous une couverture lourde. Mais à force, ça devient une prison. Le silence finit par s’installer partout, dans tes gestes, dans ton regard, dans la façon dont tu marches. Tu disparais à petit feu, sans que personne ne s’en aperçoive. Même toi, tu t’oublies.
Le masque du “ça va”
Je crois qu’on devient ce qu’on prétend être. À force de répéter que tout va bien, j’ai fini par ne plus savoir ce que ça voulait dire. Est-ce que j’allais bien ? Est-ce que j’allais mal ? Je ne savais plus. J’étais juste en mode survie, figé dans une version de moi qui ne ressentait plus grand-chose. Ni la joie, ni la peine. Juste un genre de calme vide, un entre-deux sans couleur.
Les gens disent souvent qu’il faut parler, que ça fait du bien. Peut-être. Mais parler à qui ? La plupart écoutent pour répondre, pas pour comprendre. Et puis il y a cette peur : celle de déranger, de passer pour le gars qui se plaint, le “négatif”. Alors tu souris. Tu racontes deux, trois banalités. Et quand tu rentres chez toi, tu enlèves le masque. Et là, le silence revient, plus lourd qu’avant.
Ce qu’on garde finit par peser
Le corps se souvient de tout ce qu’on ne dit pas. Les mots coincés finissent par sortir autrement : en insomnie, en crises d’angoisse, en kilos de trop, en souffle court. J’ai longtemps cru que c’était juste la fatigue ou le stress. En vérité, c’était le poids de tout ce que je ne disais pas. Chaque “ça va” avalé ajoutait une pierre de plus dans ma poitrine.
Et puis un jour, tu t’effondres. Pas forcément de façon spectaculaire. Pas en pleurant au milieu d’une rue. Non, c’est plus discret : tu te réveilles le matin, et tu n’as plus la force. Tu ne sais pas pourquoi. Tu veux juste que le monde te laisse tranquille. C’est ça, le vrai poids du silence : ce moment où tu réalises qu’il t’a vidé de tout.
Apprendre à parler, autrement
Je ne parle pas beaucoup. Même ici, sur ce blog, je n’écris pas pour “tout raconter”. J’écris pour ne pas exploser. Pour déposer un peu de ce que je traîne, quelque part où ça pèse moins. Les mots, quand ils sortent, font mal au début. Mais ils font du bien après. C’est comme arracher une écharde : un instant de douleur pour un peu de soulagement.
Je crois qu’on sous-estime la puissance du simple “je ne vais pas bien”. Pas besoin de grand discours. Juste cette phrase. Honnête. Claire. Sans justification. Parce qu’à force de mentir, on finit par se mentir à soi-même. Et c’est là qu’on se perd pour de bon.
Le silence des autres
Il y a aussi le silence des autres. Celui qu’on ressent quand on parle enfin, et qu’en face, il n’y a rien. Pas de réaction, pas de mots. Juste ce vide gêné. C’est ce silence-là qui fait le plus mal. Celui qui te fait regretter d’avoir ouvert la bouche. Alors tu refermes tout, tu rebouches les fissures, et tu recommences à faire semblant.
Mais parfois, il y a une exception. Une personne qui ne parle pas, mais qui reste là. Qui écoute vraiment. Sans chercher à te réparer. Juste une présence. Ça, c’est rare. Et quand tu trouves ça, même une fois, tu t’en souviens toute ta vie. Parce que ça te prouve que le silence peut aussi guérir, quand il est partagé.
Dire sans tout dire
Je ne saurai jamais complètement parler. Pas comme il faut. J’ai trop longtemps gardé les mots pour moi. Mais j’apprends. Doucement. Avec maladresse. À dire un peu. À dire assez. À laisser sortir ce qui doit sortir sans me juger.
Ce blog, c’est peut-être ça : ma manière de parler sans avoir à affronter de regard. Une façon de déposer les mots quelque part, pour qu’ils cessent de me ronger. Parce que le silence, quand il dure trop, finit par t’effacer. Et moi, j’ai encore envie d’exister un peu.
– Un homme ordinaire