On ne parle jamais assez de la première fois où ton cœur casse. Pas celle avec les grands discours, ni celle où tu t’engueules pendant des heures. Je parle de la vraie première fois. Celle qui arrive au moment où tu crois encore que tout le monde pense comme toi, que l’amour est simple, que les promesses veulent dire quelque chose.
Moi, cette claque-là, je l’ai prise à dix sept ans. J’étais jeune, naïf, et j’avais l’impression d’être “quelqu’un” parce qu’une fille s’était intéressée à moi. Elle, c’était ma première blonde. La première qui m’avait regardé comme si j’avais de la valeur. À cet âge-là, ça frappe fort. Tu t’accroches à ça comme si ta vie dépendait du regard de l’autre.
Je ne viens pas d’un monde où les filles se battaient pour moi. J’étais un gars ordinaire, pas très sûr de lui, pas trop sportif, pas vraiment confiant. J’avançais dans la vie en espérant que personne ne remarque mes faiblesses. Mais elle, elle m’avait remarqué. Et j’avais embarqué là-dedans comme un gamin qui saute dans une piscine sans vérifier s’il y a de l’eau.
Le lendemain matin
La veille, c’était la St-Jean. Un gros party dans notre coin. Tout le monde y allait. Sauf moi. Elle m’avait dit qu’elle préférait être “entre amies”. Elle ne voulait pas de chicane, elle voulait juste relaxer. Je n’ai pas posé de questions. Je voulais être le chum cool, celui qui ne contrôle rien. Celui qui fait confiance.
Le lendemain matin, vers huit heures, mon téléphone a vibré. J’étais encore endormi. Quand j’ai vu le nom de mon ami, ça m’a surpris. Il ne m’appelait jamais le matin. J’ai décroché, la voix encore brisée par le sommeil.
Il a hésité avant de parler. Je l’ai senti tout de suite. Tu sais quand quelqu’un retient une bombe dans sa bouche. Ça se sent.
“Man… je pense que tu veux savoir ce qu’il s’est passé hier.”
Personne ne commence une phrase comme ça pour t’annoncer quelque chose de positif.
Il a tout raconté. Sans détour. Sans essayer d’adoucir. Il savait que ça me ferait mal, mais il savait aussi qu’il devait me le dire.
Elle avait embrassé un gars. Puis un autre plus tard dans la soirée. Deux gars différents. Deux baisers différents. Et tout ça, devant tout le monde.
Les deux gars avaient fini par se « pogné ». Ça avait presque viré en bataille. Toute la soirée avait tourné autour d’elle, comme si j’étais simplement… effacé. Le chum invisible que personne ne pense à prévenir.
Pendant ce temps-là, moi, je dormais chez moi, tranquille, sans me douter que mon nom circulait dans une soirée où je n’étais même pas invité.
Aller la voir
Imagine apprendre ça un matin, en pyjama, encore tout mêlé, les yeux même pas ouverts pour vrai. Ton cerveau est pas réveillé, ton corps non plus. Tu te lèves, tu fais trois pas dans ta chambre sans savoir où tu t’en vas. Ton cœur bat dans le tapis, mais le reste de ton corps suit pas pantoute. C’est comme marcher dans une maison démolie… puis réaliser que la maison, c’est toi.
J’ai remercié mon ami et raccroché doucement. Et je suis parti.
Je ne savais pas ce que j’allais faire. Je voulais juste des réponses. Je voulais voir sa face, comprendre quelque chose, n’importe quoi. Je me suis rendu chez elle sans penser. Mes mains tremblaient, mais je ne me sentais pas en colère. Pas encore. Juste brisé d’une manière nouvelle.
Quand je suis arrivé, elle n’était pas là. J’ai attendu. Je me suis assis sur le côté d’un commerce pour pouvoir la voir arriver. Je me suis levé. Je me suis rassis. J’ai fait les cents pas.
J’attendais qu’elle revienne, qu’elle sorte d’une voiture, qu’elle me voie, qu’elle m’explique. J’attendais un signe que j’existais encore dans son monde.
Une heure. Puis deux. Puis trois. Puis quatre.
À un moment donné, tu ne regardes même plus l’heure. Tu regardes juste le vide. Le silence. Les ombres qui bougent devant les maisons, comme si la vie continuait pour tout le monde sauf toi.
J’ai fini par comprendre quelque chose de simple, mais qui fait mal : si quelqu’un t’aime, il pense à toi. Elle, elle ne pensait pas à moi. Pas cette nuit-là. Pas ce matin-là. Peut-être plus du tout.
Je suis retourné chez moi. Vide. Brûlé de l’intérieur. Pas fâché. Pas criant. Juste… absent.
Essayer de sauver ce qui était déjà fini
On pourrait croire que c’est là que j’ai mis un terme à la relation. Que j’ai eu un sursaut d’orgueil. Que je me suis dit : “Je mérite mieux.”
Mais non. À dix sept ans, tu ne penses pas comme ça. À dix sept ans, tu t’accroches à ce qui te rassure. Tu veux réparer ce qui semble cassé. Tu veux croire que ça peut redevenir comme avant.
Je l’ai reprise. J’ai fait ce qu’on fait quand on ne s’aime pas assez soi-même : j’ai pardonné.
Et quand tu pardonnes trop vite, quand tu veux sauver quelque chose que l’autre ne respecte même plus, tu deviens faible. Pas faible dans le sens “pas bon”. Faible dans le sens “transparent”. Un gars qui accepte trop. Un gars qu’on peut refaire mal sans conséquence.
Elle m’a trompé encore. Pas une fois. Pas deux. Juste assez pour que je perde peu à peu ce qu’il me restait de confiance. Elle savait que je pardonnerais encore. Elle savait que j’avais peur de la perdre. Elle savait que je m’accrochais.
Et moi, je regardais ça sans comprendre pourquoi je me sentais si petit, si remplaçable, si facile à contourner.
Ce que ça a laissé en moi
Quand c’est ta première blonde qui te fait ça, ça devient une graine qu’on plante dans ton esprit. Et cette graine-là pousse avec toi.
Tu commences à douter de tout. Tu te dis que tu ne seras jamais assez bon. Tu commences à regarder les autres gars et à te comparer. Tu te demandes qu’est-ce qu’ils ont que tu n’as pas. Tu te mets à marcher plus lentement, à parler moins fort, à ne pas déranger. Tu t’excuses trop souvent. Tu acceptes trop. Tu te fais petit.
Ça influence tout ce qui vient après. Tes autres relations. Ta façon d’aimer. Ta façon de te taire. Ta façon de t’effacer pour ne pas être abandonné.
Des années plus tard, même quand j’ai connu la vraie femme de ma vie, celle que j’aurais voulu épouser, j’avais encore ce réflexe en moi. Le réflexe de douter. Le réflexe de ne pas croire que quelqu’un puisse rester. Le réflexe de me dire que la personne que j’aime va finir par trouver mieux.
On pense souvent que nos grandes blessures arrivent avec l’âge. Mais souvent, ce sont celles du début qui marquent le plus.
Ce matin-là, en apprenant ce qui s’était passé pendant que je dormais… quelque chose s’est cassé. Et je ne suis pas certain que ça se réparera complètement un jour.
Il y a des blessures qui ne saignent pas, mais qui changent ton caractère. Il y a des humiliations silencieuses qui restent collées dans ta peau pendant des années. Il y a des jours où tu crois comprendre ta propre vie, puis le téléphone sonne et tu réalises que t’étais même pas dans l’histoire.
Cette journée-là, j’ai compris pour la première fois que je pouvais aimer quelqu’un… et quand même me retrouver seul devant une maison vide, à attendre quelqu’un qui ne reviendrait pas.
Et ça, ça marque un homme. Même un homme ordinaire.
— Un homme ordinaire