J’ai l’impression qu’on ne se regarde plus. On se croise, on se scanne, on se juge, mais on ne se voit plus. Le monde est devenu une immense vitrine où chacun s’expose, en espérant être remarqué quelques secondes avant d’être remplacé par quelqu’un de plus intéressant. J’en fais partie, même si je déteste l’admettre.
Regarder sans voir
Quand je marche dans la rue, j’ai souvent cette sensation étrange d’être transparent. Les gens passent à côté de moi sans jamais croiser mon regard. Je pourrais disparaître là, sur le trottoir, et personne ne s’en rendrait compte. Peut-être que c’est ça, être un homme ordinaire en 2025 : exister à moitié, dans un monde trop occupé à briller.
Sur les réseaux, c’est pareil. Tout le monde parle, personne n’écoute. On montre nos repas, nos voyages, nos muscles, nos sourires. On commente, on like, on réagit. Mais on ne se comprend plus. Tout est calibré pour séduire, rien n’est fait pour relier. La beauté est devenue une monnaie, l’attention un luxe, et la sincérité un risque.
Être invisible dans un monde d’images
Je ne me plains pas, j’observe. Et ce que je vois, c’est un monde qui juge avant de connaître. Un monde où l’apparence vaut plus que la présence. Où un visage un peu fatigué ou un corps qui ne correspond pas aux standards suffit à te classer dans la case des “pas intéressants”.
Je sais très bien comment on me voit : un gars dans la quarantaine, sans emploi, qui vit chez ses parents, pas dans le moule. Pas laid, pas beau, juste là. Pas de six-pack, pas de sourire Photoshop. Dans la société d’aujourd’hui, ça fait de moi un figurant. Pas un héros, pas un modèle. Juste un homme de fond d’écran, celui qu’on oublie quand on ferme la page.
La fatigue d’exister pour les autres
J’ai longtemps essayé d’être “comme il faut”. D’avoir la bonne attitude, le bon ton, la bonne image. De faire semblant d’aller bien pour ne pas déranger. De rire quand il fallait rire, de cacher quand ça faisait mal. Et puis un jour, j’ai compris que tout ça ne servait à rien. Que peu importe ce que je faisais, personne ne regardait vraiment.
Alors j’ai arrêté. Pas par dépit, mais par lucidité. J’ai cessé de me battre pour être vu, et j’ai commencé à exister pour moi. Lentement, maladroitement, mais sincèrement. Et curieusement, c’est depuis que je ne cherche plus à plaire que je commence à me retrouver.
Regarder à nouveau
Le monde ne nous regarde plus, c’est vrai. Mais peut-être que le problème, c’est qu’on a arrêté de se regarder nous-mêmes. On fuit le miroir, on fuit le silence, on fuit ce qu’on est devenus. Parce que ça fait mal de voir le vide sous les filtres.
Moi, j’essaie de réapprendre à regarder. À regarder les gens, les choses simples, la lumière du matin. À ne plus passer ma vie à côté. Parce que même si le monde ne nous voit plus, rien ne nous empêche d’ouvrir les yeux, pour de vrai.
– Un homme ordinaire