Il y a des jours où je regarde le monde et je me demande sincèrement : est-ce qu’il reste encore une place pour un homme comme moi ? Pas un héros, pas un mauvais garçon, pas un type qui se pense spécial. Juste… un homme ordinaire. Quelqu’un qui doute, qui essaie, qui se trompe, mais qui ne veut de mal à personne.
Et pourtant, parfois, j’ai l’impression d’être un suspect. Comme si être un homme, aujourd’hui, c’était déjà un problème en soi. Comme si je devais m’excuser de quelque chose que je n’ai jamais fait.
Peut-être que c’est ça, la vraie fatigue : pas seulement le poids de mes propres blessures, mais celui du regard du monde. Un regard méfiant, impatient, qui semble dire : « Montre-moi pourquoi je devrais te faire confiance. »
Un malaise qu’on ne nomme jamais
Je ne parle pas des hommes violents, dominateurs, destructeurs. Ceux-là existent, oui. Ils font du mal, et ils méritent qu’on les confronte. Mais moi, je parle de tous les autres. Les millions d’hommes invisibles. Ceux qui travaillent, qui essaient d’aimer, qui veulent juste passer à travers la vie sans détruire personne.
On les oublie. On les confond. On les met dans le même sac parce que c’est plus simple. Parce que ça colle au récit. Parce qu’en 2025, dire « tous les hommes », c’est devenu banal. Normal. Presque attendu.
Alors que la vérité, c’est que la plupart des hommes ne veulent qu’une chose : qu’on les regarde comme des êtres humains, pas comme un risque potentiel.
L’homme ordinaire a disparu du discours
Quand j’étais jeune, on disait souvent que les hommes ne parlaient pas assez. Qu’ils gardaient tout pour eux. Qu’ils devaient s’ouvrir. Maintenant qu’ils essaient, on leur répond : « T’es fragile ? On n’a pas le temps pour ça. »
La place de l’homme ordinaire a disparu. Soit tu es un modèle de vertu impossible à atteindre, soit tu es un problème ambulant. Entre les deux, il n’y a presque plus de place. Et c’est là que je me coinçais, moi. Dans cet entre-deux silencieux, où tu n’es pas un danger, mais tu n’es pas vraiment écouté non plus.
Et ça crée un malaise dont personne ne parle vraiment : celui de se sentir de trop. Pas mal, pas dangereux, juste… inutile. Ou remplaçable. Ou suspect par défaut.
Le soupçon permanent
Parfois, j’ai l’impression que les hommes marchent sur des œufs. Chaque mot peut être mal interprété. Chaque geste analysé. On avance prudemment, maladroitement, comme si on se savait sous surveillance.
Et c’est étrange, parce que même en étant un bon gars, même en faisant attention, tu ressens ce poids. Ce soupçon qui plane. Cette idée que tu dois toujours prouver que tu n’es pas “comme les autres”.
Mais c’est qui, “les autres” ? Et pourquoi je devrais porter leurs fautes ? Pourquoi un homme doux, fatigué, introverti, qui n’a jamais levé la main sur personne, devrait-il se sentir coupable à cause d’inconnus ?
Je déteste ce sentiment-là. Celui d’être jugé avant même d’être connu.
Les contradictions qui usent
On dit aux hommes : « Parle de tes émotions. » Mais quand ils le font, on les juge faibles.
On leur dit : « Sois solide. » Mais s’ils le sont trop, on les accuse de froideur.
On leur dit : « Respecte les limites. » Mais s’ils hésitent trop, on les accuse de manque d’initiative.
On leur dit d’être tout et son contraire, dans un monde où personne n’a le temps de comprendre leur nuance.
On demande aux hommes d’être sensibles sans être fragiles, présents sans être envahissants, ouverts sans être lourds, confiants sans être menaçants. Une gymnastique impossible.
Et au milieu de ce casse-tête, il y a l’homme ordinaire, celui qui ne crie pas, celui qu’on ne remarque pas, celui qui essaie juste de faire les choses bien.
Cet homme-là, on ne le voit plus. On ne l’écoute plus. On l’a poussé dans un coin, entre « sois parfait » et « n’existe pas trop ».
Je ne suis pas toxique, je suis fatigué
Je vais être honnête : parfois, j’ai peur de parler. Peur de mal dire. Peur d’être perçu de travers. Peur qu’un mot mal placé me colle une étiquette que je ne mérite pas.
Mais je refuse de croire que je suis un danger. Je refuse cette idée que l’homme, par défaut, est coupable. Je refuse de me laisser définir par ce que d’autres ont détruit.
Je ne suis pas toxique. Je suis fatigué. Je suis marqué. Je suis humain. Et comme beaucoup d’hommes, j’essaie juste de ne pas m’effondrer en chemin.
Ce n’est pas une plainte. C’est un constat. Une réalité dont on ne parle presque jamais, parce que ça dérange les récits faciles.
Alors, où est notre place ?
Je n’ai pas toutes les réponses. Je sais seulement que les hommes comme moi ne veulent pas dominer, ni contrôler, ni écraser qui que ce soit. Ils veulent juste qu’on leur laisse une place. Une vraie. Un espace où ils peuvent être imparfaits, maladroits, sensibles, sans être ridiculisés ou soupçonnés.
Peut-être que la place de l’homme, aujourd’hui, n’est pas perdue. Peut-être qu’elle est simplement floue, brouillée par le bruit. Peut-être qu’on doit la reconstruire, morceau par morceau, en apprenant à être des hommes autrement. Sans honte. Sans masque.
Mais une chose est certaine : on ne peut pas reconstruire si on n’a pas le droit d’exister.
– Un homme ordinaire