On dit souvent que le temps guérit tout. C’est faux. Le temps ne guérit rien. Il recouvre, il apaise parfois, mais il ne répare pas ce qui a été arraché. Il se contente juste de mettre une couche de poussière sur les souvenirs pour qu’on puisse continuer d’avancer sans trop saigner. Alors on avance, oui, mais avec cette vieille douleur qui ne fait plus mal, mais qui tire encore un peu quand on respire trop fort.
Depuis quelque temps, je sens cette question tourner dans ma tête, comme un vieux moteur qui refuse de démarrer : est-ce que j’ai encore la force de recommencer ? De me livrer, de m’attacher, d’aimer ? Ou est-ce que je suis devenu un homme qui regarde l’amour de loin, comme une vitrine qui ne lui est plus destinée ?
On ne recommence jamais à zéro
Le problème, c’est qu’on ne recommence jamais vraiment. On traîne toujours derrière soi ce qu’on a vécu. Les cicatrices invisibles, les vieux fantômes, les peurs qu’on n’avoue pas. Recommencer, ce n’est pas repartir de zéro. C’est repartir avec un cœur rafistolé, avec des morceaux qui ne tiennent que parce qu’on a appris à serrer les dents.
Et puis il y a toutes ces questions qui n’existaient pas quand j’avais vingt ans. Est-ce que je suis encore capable d’aimer comme avant ? Est-ce que j’ai encore quelque chose à offrir ? Est-ce que je mérite encore d’être aimé ? Ce sont des questions silencieuses, mais elles s’infiltrent partout. Dans les messages qu’on n’ose pas envoyer. Dans les regards détournés. Dans cette façon de se protéger avant même d’être menacé.
La mémoire du cœur
Je crois que le cœur a sa propre mémoire. Il se souvient trop bien des chutes. De cette sensation de tomber dans le vide, sans pouvoir rien faire. Ça laisse une marque. Une méfiance ancrée. Tu peux sourire, tu peux faire semblant d’être fort, mais le cœur, lui, n’oublie pas.
Et puis il y a ce truc qu’on ne dit jamais à haute voix : quand on a déjà perdu quelqu’un qu’on aimait vraiment, aimer à nouveau ressemble à une trahison. Comme si on remplaçait quelque chose d’irremplaçable. Comme si avancer voulait dire abandonner celle qui n’est plus là. C’est idiot, irrationnel, mais c’est réel.
Alors on laisse passer des occasions. On dit qu’on n’est pas prêt. On dit qu’on veut se concentrer sur soi. Mais la vérité, c’est qu’on a juste peur. Peur de faire entrer quelqu’un dans une maison où tout s’est déjà effondré une fois.
L’illusion du contrôle
On se raconte qu’on est plus sage maintenant. Qu’on sait ce qu’on veut. Qu’on ne refera pas les mêmes erreurs. Mais au fond, on sait très bien que l’amour n’a rien à voir avec la sagesse. L’amour, c’est ce truc qui te renverse quand tu t’y attends le moins, qui te ramène à tes vulnérabilités d’adolescent même si tu as des cheveux blancs.
Alors on essaie de contrôler. On met des barrières, des limites, des conditions. On veut tout gérer, tout comprendre, tout anticiper. Mais l’amour ne marche pas comme ça. Et c’est ça qui fait peur : on sait très bien que si on ouvre la porte, même juste un peu, tout peut recommencer. Le beau, oui. Mais le pire aussi.
Le corps aussi se souvient
Il y a quelque chose de physique dans la peur d’aimer à nouveau. Le ventre qui se serre. La respiration qui s’accélère pour rien. Les mains qui tremblent un peu quand on reçoit un message qui nous touche plus qu’on voudrait. Le corps se rappelle ce que ça fait de perdre quelqu’un. Et il se braque avant même qu’il y ait un danger.
C’est étrange de vieillir là-dedans. On devient plus fragile en dedans, mais on montre le contraire. On joue à l’homme solide, celui qui n’a besoin de personne. C’est faux, évidemment. Mais c’est plus simple de dire qu’on n’a besoin de rien que d’avouer qu’on a peur de tout perdre encore une fois.
Les bons mensonges
Aimer à nouveau, c’est aussi accepter que rien ne sera parfait. Qu’on ne retrouvera jamais exactement ce qu’on a perdu. Et ça, c’est difficile. Parce qu’au fond, on veut retrouver cette intensité d’avant. Ce moment suspendu où on se sent vivant, important, vu.
Mais la vérité, c’est que l’amour qui revient n’est jamais le même que celui qu’on a connu. Il est plus calme, plus fragile, plus mature. Ce n’est ni mieux ni moins bien. C’est juste différent. Mais pour y arriver, il faut arrêter de comparer. Arrêter d’exiger de l’avenir qu’il ressemble au passé. Et ça, c’est probablement la chose la plus difficile au monde.
Un pas, juste un
Je ne sais pas si je suis prêt. Je ne sais même pas ce que “prêt” veut dire, à cet âge-là, avec ce cœur-là. Mais je sais une chose : on n’a pas besoin d’être prêt pour avancer un peu. Pas pour se jeter dans le vide, juste pour ouvrir une fenêtre. Laisser entrer un peu d’air. Voir ce que ça ferait.
Recommencer, ce n’est pas sauter à pieds joints dans une nouvelle histoire. C’est accepter de ressentir à nouveau, même si ça fait peur. C’est tendre une main sans savoir si quelqu’un va la prendre. C’est accepter que la vie peut encore surprendre, même quand on en doute.
Alors oui, j’ai peur. Une peur honnête, brute, simple. Mais peut-être que la peur, c’est justement le signe qu’il reste quelque chose à vivre.
– Un homme ordinaire