Je ne sais pas quand c’est arrivé. Ce glissement lent, silencieux. Un matin, tu te lèves, tu te regardes dans le miroir et tu réalises que le temps t’a rattrapé. Pas seulement sur le visage, mais dans le regard. Ce n’est pas les rides qui font mal, c’est l’éclat qui s’est éteint, sans que tu saches quand ni pourquoi.
Vieillir, ce n’est pas une question d’âge
Je n’ai jamais eu peur de vieillir. Pas vraiment. Quand j’étais plus jeune, je voyais les adultes fatigués et je me disais que je ferais mieux. Que je resterais curieux, vivant, passionné. Et puis la vie s’est chargée de me rappeler que personne n’y échappe. Tu t’endors un peu chaque jour sans le remarquer. Tu fais des compromis, tu perds un peu de feu, tu deviens raisonnable. Et un jour, tu ne rêves plus vraiment. Tu gères.
Vieillir, ce n’est pas les cheveux blancs, c’est la lassitude. C’est ce moment où tu regardes le monde sans plus avoir envie d’en faire partie. Où tu observes les jeunes s’indigner, espérer, s’aimer, et tu te dis : “J’étais comme eux, avant.” Ce “avant” qui devient un pays lointain, inaccessible.
La lente usure
On ne vieillit pas d’un coup. C’est une lente érosion. Les années grattent, polissent, arrondissent. On s’émousse. On devient plus calme, oui, mais aussi plus vide. On n’a plus envie de se battre pour tout. On laisse passer. On dit : “C’est la vie.” C’est pratique, cette phrase. Elle évite de penser. Elle t’aide à avaler les choses que tu aurais refusées avant.
Il y a des jours où je me sens vieux même dans mon corps. Pas à cause de la douleur, mais à cause du poids. Le poids des habitudes, des renoncements, des petites défaites qu’on accumule sans bruit. Ce n’est pas l’âge, c’est la fatigue d’avoir trop encaissé sans jamais vraiment se reposer.
Et parfois, je me demande si ce n’est pas ça, vieillir : arrêter d’attendre que quelque chose change.
Les rêves qu’on a laissés sur le bord du chemin
Je me souviens de mes vingt ans. J’étais persuadé que j’allais changer le monde. Ou au moins le mien. J’avais des plans, des ambitions, des envies. Aujourd’hui, j’ai surtout des souvenirs. Des projets commencés, jamais terminés. Des idées oubliées dans des carnets. Des promesses qu’on fait à soi-même et qu’on trahit en silence.
Je ne sais pas quand j’ai arrêté de croire que c’était encore possible. Pas à cause d’un grand choc. Non. Plutôt par petites touches. Des déceptions, des pertes, des compromis. Et un jour, tu regardes derrière et tu te rends compte que tu as laissé derrière toi ce que tu étais censé devenir.
Ce n’est pas triste, c’est juste réel. On se raconte qu’on a choisi une autre voie, qu’on a été raisonnable. Mais au fond, on sait très bien qu’on a simplement baissé les bras. Et c’est peut-être ça, la vraie marque du temps : le moment où tu cesses de croire que tu peux encore te réinventer.
Les corps qui trahissent
Il y a aussi le corps, bien sûr. Les genoux qui craquent, le souffle plus court, la peau moins tendre. Ce n’est pas dramatique, c’est juste étrange. Tu habites un corps qui n’est plus tout à fait le tien. Celui qui te suivait sans broncher te rappelle maintenant chaque effort. Et tu réalises que tu as été ingrat avec lui. Tu l’as malmené, ignoré, jugé. Et maintenant qu’il ralentit, tu lui en veux encore.
Je regarde parfois les jeunes hommes dans la rue, et je me revois. Pas physiquement, mais dans leur démarche, dans leur insouciance. Cette façon de ne pas encore savoir que tout passe. Et je ressens une tendresse bizarre, mêlée d’envie et de nostalgie. Comme si j’assistais à ma propre disparition, sans drame, juste avec lucidité.
Vieillir, c’est aussi apprendre à se pardonner
Il y a quelque chose de doux aussi dans le fait de vieillir. Une forme d’apaisement. On arrête de se battre contre tout, on arrête de vouloir prouver. On accepte d’être ce qu’on est, avec nos manques, nos erreurs, nos cicatrices. On comprend que certaines choses ne reviendront pas, et que c’est bien ainsi.
J’ai passé trop d’années à me juger, à me comparer, à croire que j’étais en retard. Aujourd’hui, j’essaie juste d’être là. D’exister sans courir. De ne plus avoir honte de ne pas être celui que j’avais imaginé. C’est peut-être ça, finalement, grandir : faire la paix avec la version de soi qu’on n’a jamais atteinte.
Vieillir, ce n’est pas seulement perdre. C’est aussi comprendre. On regarde le monde autrement, avec moins d’orgueil, plus de recul. On cesse de vouloir avoir raison. On apprend à écouter le silence, à se contenter d’un café chaud, d’un rayon de soleil, d’un souvenir qui ne fait plus mal.
Le temps qui reste
Je ne sais pas combien de temps il me reste, mais je sais que j’en ai déjà gaspillé beaucoup. Pas volontairement, juste par absence. Par habitude. Par peur aussi. Et je crois que le vrai défi, maintenant, ce n’est pas de rajeunir, c’est d’apprendre à vivre vraiment ce qu’il reste.
Parce qu’au fond, ce n’est pas l’âge qui use, c’est de vivre à moitié. De passer à côté. De se dire qu’on le fera plus tard. Le “plus tard” finit toujours par devenir “trop tard”.
Alors non, je ne suis pas vieux. Mais je sais que j’ai vieilli. Sans drame, sans cri. Juste comme ça, doucement, à force de vivre. Et peut-être que ce n’est pas si grave. Peut-être que c’est même une chance : celle de pouvoir enfin regarder le temps en face, sans se mentir.
– Un homme ordinaire